L’enfant n’est pas qu’un enfant…

François de Singly

Enfant roi, enfant « chef de famille »… L’enfant a-t-il pris une place trop grande dans notre société ? Pour François de Singly, le processus d’autonomisation de l’enfant, que consacre le droit, est indissociable du développement de l’individualisme en Occident.

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Un enfant autonome plutôt que roi

Le droit des individus à devenir eux-mêmes est devenu la croyance centrale de la seconde modernité. Les critiques du nouveau statut de l’enfant oublient totalement ce fait, aussi ne comprennent-ils pas pourquoi le rapport à l’enfant a changé ! L’enfant a changé d’identité non parce que les adultes s’inclineraient devant l’enfant roi, mais parce que tout individu, jeune ou non, est « roi » dans une société individualiste. Ne nous méprenons pas sur le terme « roi ». La loi sur l’autorité parentale du 4 mars 2002 qui n’a pas voulu admettre que les parents et les enfants se doivent un respect mutuel demande, cependant, dans les articles suivants au père et à la mère de l’exercer dans certaines conditions, « dans le respect dû à la personne » de l’enfant : « Les parents associent l’enfant aux décisions qui le concernent, selon son âge et son degré de maturité. » L’enfant n’est donc pas totalement roi puisqu’il n’a pas toute autorité sur son existence, mais il le devient progressivement.

L’enjeu de ce terme « roi » renvoie à l’idée d’autonomie. Cela revient à poser que les parents ne peuvent savoir, par définition, en tant que parents, toujours mieux que leur enfant ce qui constitue son « intérêt », son « bien ». C’est particulièrement vrai vers l’âge de 10-12 ans, quand l’enfant rentre dans un temps décisif de l’individualisation. Cette phase, qui ouvre sur le processus de prise d’autonomie propre à l’adolescence, peut être appelée « adonaissance » (8).

Des personnes à part entière

Les jeunes mettent en avant un « nous » autre que familial, par le choix de leurs vêtements, à travers leurs radios, la mise en scène de leur chambre. Ils veulent être reconnus comme appartenant aussi à leur génération (c’est dire que les classes d’âge ne s’effacent pas autant qu’on le prétend). C’est pour eux une manière de vivre ce dédoublement identitaire, fondement de toute identité individualisée : en l’occurrence, « fils de », « fille de » et jeune.

Pour autant, l’autorité adulte n’est pas contestée, l’enfant la reconnaît comme nécessaire. C’est ce qu’exprime David, 12 ans : « Pour certaines choses, je peux faire ce que je veux, pour d’autres choses, par exemple aller au lit, là j’ai quand même un horaire. Mais je trouve que c’est mieux que les parents fixent des limites, donnent des contraintes, par exemple, répéter au piano, ou bien pour les claquettes, ou pour les devoirs, je trouve quand même que c’est mieux parce que je deviens meilleur (9). » Le changement de statut des parents et des enfants ne supprime pas les spécificités des enfants et des adultes ; mais il complique la relation pédagogique, détruisant une certaine cohérence du fait de la nature double de chacun des individus en présence. Certes les « enfants ne sont pas des grandes personnes », selon le titre d’un ouvrage de Béatrice Copper-Royer (10), mais ils sont quand même des personnes à part entière. nEnfant roi, enfant « chef de famille »… L’enfant a-t-il pris une place trop grande dans notre société ? Pour François de Singly, le processus d’autonomisation de l’enfant, que consacre le droit, est indissociable du développement de l’individualisme en Occident.